CEPII, Recherche et Expertise sur l'economie mondiale
La stagnation séculaire : inéluctable, évitable ou… acceptable ?


Axelle Arquié

Bien avant la crise sanitaire de la Covid-19, la croissance des économies développées semblait déjà durablement amputée par la crise financière de 2007-2009. La croissance américaine a ainsi chuté, de 3,2 % dans les années 1990 à 2,5 % entre 2000 et 2007 puis 1,4 % entre 2007 et 2020 (données Banque mondiale). Cette faible croissance a fait ressurgir des discussions que l’on croyait d’un autre temps, emportées par la croissance des Trente Glorieuses. Le spectre de la stagnation séculaire, le passage à un régime durable de faible croissance, est soudain réapparu dans le débat économique – dans un contexte tout aussi pessimiste que celui qui l’avait vu naître. La première occurrence du terme « stagnation séculaire » se trouve, en effet, dans l’ouvrage de l’économiste américain Alvin Hansen, Full Recovery or Stagnation [1939b], qui forge ce concept au cœur de la Grande Crise de 1929.
Joseph Schumpeter – qui ne partage pas ce pessimisme – décrit en 1947 les thèses « stagnationnistes » des années 1930 comme la croyance en une disparition durable des occasions d’investir pour le secteur privé. La stagnation séculaire correspondrait à l’état dans lequel entre une économie mature, lorsqu’elle devient incapable de faire croître le capital privé. Cette définition confère une dimension inéluctable au phénomène, qui serait inhérent au capitalisme. Mais la stagnation séculaire est-elle réellement inexorable ou bien une politique adaptée peut-elle permettre de relancer la croissance ? Et, si tel est le cas, la demande a-t-elle un rôle à long terme dans l’émergence d’une croissance durable ?
Pour les économistes classiques et néoclassiques, la demande ne peut se révéler insuffisante à long terme. L’offre détermine la croissance, à travers l’augmentation des facteurs de production, ou l’amélioration de la façon dont ceux-ci sont employés grâce au progrès technique. Et la demande s’ajuste naturellement, en vertu de la loi de Say qui veut que l’offre crée sa propre demande. Cependant, si l’offre est évidemment nécessaire à la croissance de long terme, elle peut ne pas être suffisante. Le débat actuel sur le rôle de la demande dans l’émergence de la stagnation séculaire oppose ceux qui pensent que l’activité est, durablement, depuis plus d’une décennie, bloquée sous son niveau potentiel en raison d’une insuffisance de demande et d’un excès d’épargne, mais que ce niveau potentiel de long terme dépend uniquement de l’offre, à ceux qui confèrent un rôle essentiel à la demande dans la détermination du potentiel de croissance lui-même.
Quels enseignements tirer des penseurs de la stagnation séculaire, que leur analyse soit issue de la crise des années 1930 ou de celle de 2007-2009, pour l’économie d’aujourd’hui caractérisée par une faible croissance et désormais fortement marquée par une nouvelle crise, celle de la Covid-19 ? Si ces différentes approches sont toujours d’actualité, la prise en compte du changement climatique conduit à s’interroger : doit-on absolument rechercher une croissance soutenue si celle-ci se fait au prix de dégradations environnementales d’ores et déjà coûteuses en vies humaines ? Faudrait-il dès lors accepter la stagnation séculaire ou plutôt, à travers l’insuffisance de demande qu’elle exprime, saisir là l’occasion de mener les investissements nécessaires au verdissement de nos économies ?
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 L'économie mondiale 2022
La Découverte, 2021
pp.57-72

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