CEPII, Recherche et Expertise sur l'economie mondiale
Les banques centrales s’engagent à passer au vert… clair


Jézabel Couppey-Soubeyran

En juin 2020, la Banque d’Angleterre a été la première banque centrale à communiquer l’empreinte carbone de son bilan, c’est-à-dire son exposition au risque climatique, qui est désormais inscrit dans son rapport annuel. Une manière pour son nouveau gouverneur, Andrew Bailey, dans la lignée de son prédécesseur Mark Carney, de reconnaître le rôle essentiel que les banques centrales ont à jouer dans la transition écologique. Au printemps de la même année, Jerome Powell, le président de la Réserve fédérale américaine (Fed), avait déclaré à plusieurs reprises que la Fed « devait se préoccuper du risque climatique », comme avant lui l’économiste américaine Lael Brainard, qui siège au Conseil des gouverneurs de la Fed. Quant à la Banque centrale européenne (BCE), sa présidente, Christine Lagarde, a obtenu de son directoire et du Conseil des gouverneurs un plan d’action pour inscrire les questions climatiques dans sa nouvelle stratégie de politique monétaire, annoncée plus tôt que prévue début juillet 2021.
En l’espace de quelques années, voire quelques mois, les discours ont considérablement changé. Celui qu’avait tenu Mark Carney, en septembre 2015 à Londres, y est pour beaucoup. Alors qu’il était encore le président de la Banque d’Angleterre, il avait invité le parterre de financiers auquel il s’adressait à « briser la tragédie des horizons ». Il expliquait en substance que si nous n’agissons pas assez pour remédier au changement climatique, qui pourtant ne fait plus aucun doute, c’est parce que ses impacts catastrophiques seront constatés à un horizon bien au-delà de celui du cycle économique, du cycle politique, et a fortiori de celui très court des financiers ; or le changement climatique expose le secteur bancaire et financier à des risques de pertes qu’il ferait bien de s’activer à prévenir.
L’Accord de Paris, signé deux mois plus tard, à l’issue de la COP21, actait une prise de conscience plus générale du rôle du système financier dans la lutte contre le changement climatique en demandant aux pays signataires de s’engager à rendre les flux financiers « compatibles avec un profil d’évolution vers un développement à faible émission de gaz à effet de serre [GES] et résilient aux changements climatiques » (article 2.1.c). C’était reconnaître que les flux financiers n’allaient pas dans le sens des objectifs de soutenabilité et que le problème ne se réduit pas à celui que le climat pose à la finance. C’est aussi, en effet, la finance qui pose problème au climat, tant que les banques et les marchés financiers n’orientent pas suffisamment les capitaux qu’ils drainent vers une trajectoire bas carbone et continuent de les diriger vers des entreprises du secteur des énergies fossiles ou dont le niveau d’émission met en danger la vie sur la planète.
En 2017, des banquiers centraux et des superviseurs du monde entier formaient un réseau mondial, « Network of Central Banks and Supervisors for Greening the Financial System » (NGFS), pour plancher sur le risque climatique et mesurer les risques financiers qui s’y rapportent. L’angle qu’ils ont choisi est clairement celui posé par Mark Carney, celui des risques financiers induits par le risque climatique, donc du problème que pose le climat à la finance. L’angle complémentaire, celui du problème que la finance pose au climat, est davantage celui des ONG (Reclaim Finance, Oxfam…), qui dénoncent ainsi la responsabilité des banques et des banques centrales dans le dérèglement climatique et plaident pour une action beaucoup plus forte.
Le fait est que les banques centrales vont devoir passer de la parole aux actes. Les options ne manquent pas pour « verdir » les instruments de la politique monétaire qu’elles conduisent. Demain, ce sont les opérations de refinancement des banques auprès de la banque centrale, les titres qu’il leur faut apporter en garantie, ou encore ceux que les banques achètent sur les marchés depuis la crise financière et plus encore à la suite de la pandémie de Covid-19, qui pourraient tenir compte des empreintes carbone des acteurs qu’elles impliquent et ainsi verdir. On peut toutefois s’attendre à une action très progressive, par petites touches plus qu’à grands traits de vert, dans le respect des limites des mandats des banques centrales. Cela limitera de fait l’implication des banques centrales dans le financement de la transition écologique.
Dans ce chapitre, on reviendra d’abord sur ce qui justifie l’action des banques centrales en matière climatique, avant d’explorer les options qui s’offrent à elles pour verdir leur politique monétaire. On insistera sur le cas de la BCE et ses choix à l’issue de sa révision stratégique. Enfin, on montrera que si l’action est possible dans les limites de son mandat, elle va s’inscrire, du fait même de ces limites, dans une logique de (trop) petits pas à l’appui d’une feuille de route, qui étale une première couche de vert (clair) jusqu’en 2024, loin du tempo exigé par l’urgence climatique.
[...]


 L'économie mondiale 2022
La Découverte, 2021
pp.87-102

Retour