Lectures critiques
    La Chine vers la superpuissance
Michel Aglietta et Yves Landry
Economica & Groupama Asset Managment, Janvier 2007
      Il n’est guère surprenant que le père de l’école de la régulation en économie, selon laquelle les crises sont des processus endogènes au capitalisme, qu’il faut donc réguler, s’intéresse aujourd’hui à la Chine et à son devenir. C’est pour lui l’occasion, avec Yves Landry pour la première version du manuscrit, de renforcer dès l’introduction l’idée d’une diversité des capitalismes. Il montre ainsi que l’économie socialiste de marché chinoise est en quelque sorte l’envers de l’économie de marché occidentale. Le calcul égoïste des intérêts est tempéré par des normes sociales incorporées par le confucianisme. Il inscrit en outre les réformes économiques actuelles dans un contexte culturel à partir de l’histoire chinoise : la Chine, en manquant les précédentes révolutions industrielles, tente aujourd’hui d’effacer ce passé pour rétablir le rang mondial qui convient à l’Empire du Milieu.

Les transformations induites par l’ouverture à l’économie de marché d’un pays conduit par un parti communiste constituent aussi un formidable laboratoire naturel pour examiner les différentes interactions entre un marché encore jeune et un État toujours imposant. Enfin, la place de la Chine sur la scène internationale est déjà si importante qu’un tel sujet soulève nécessairement la question de l’ordre monétaire international en même temps que des relations internationales, tant monnaie et politique sont imbriquées pour Michel Aglietta.

Les caractéristiques structurelles de la croissance chinoise résident essentiellement dans deux aspects : une armée de réserve de main-d’œuvre surabondante pour une longue période (environ 25 % de la population active du monde, soit 800 millions de personnes), et le degré d’ouverture de l’économie chinoise (caractérisée par une balance commerciale de plus en plus excédentaire, ce qui est insolite pour un pays de cette taille). Ces deux traits saillants présentent des conséquences intéressantes, notamment un transfert technologique qui permet un rattrapage spectaculaire. Il pourrait cependant bientôt provoquer une détérioration des termes de l’échange dans la mesure où l’énorme surplus commercial conduit à une croissance anormale des réserves de change étranger et entraîne davantage de disputes commerciales. Si l’on ajoute les déséquilibres sociaux internes consécutifs à cette croissance extravertie, on comprend les incitations du pouvoir politique à engager « la transition vers une croissance plus autocentrée ». Comment dès lors assurer l’essor de la consommation de masse ?

L’une des réponses essentielles qu’apporte Michel Aglietta est la prise en charge collective des risques de la vie par la protection sociale, qui constitue également un préalable pour diminuer l’énorme épargne de précaution des Chinois. Ces réformes, qui vont probablement advenir en même temps que des réponses aux dysfonctionnements de l’État (inertie et corruption) ne doivent pas brider la croissance qui reste la clé du maintien de la paix sociale et par conséquent du maintien au pouvoir du parti communiste chinois. En somme, selon Michel Aglietta, le défi posé aux autorités chinoises consiste à concilier le rythme de croissance soutenue avec les réformes nécessaires à sa poursuite. Sans jamais cautionner le régime politique, on sent que la fascination de l’auteur pour ce laboratoire naturel le mue en conseiller du Prince de manière parfois déroutante.

Ce changement devrait ainsi se réaliser également dans le régime monétaire. Dans un chapitre technique, il décrit minutieusement les réformes financières et monétaires nécessaires à la poursuite de la croissance. Si la Chine doit laisser les taux de change varier plus sensiblement pour passer à une régulation par les taux d’intérêt, Michel Aglietta refuse catégoriquement l’abandon de l’ancrage unilatéral du yuan sur le dollar (qui conduit le yuan à une sous-évaluation alimentant les exportations chinoises), réclamé notamment aux États-Unis, qui risquerait de mettre un coup de frein brutal à la croissance chinoise. L’argument américain est par ailleurs intrinsèquement vicié. En effet, si un bien électronique grand public exporté par la Chine n’a que 15 % de valeur ajoutée chinoise dans son prix, une réévaluation du yuan de 20 % n’élèvera le prix de vente que de 3 %. D’ailleurs, selon la Banque asiatique de développement, une réévaluation de 20 % du yuan par rapport au dollar ne réduirait le déficit courant américain que de 0,1 % du PIB.

L’enjeu pour le reste du monde est donc l’essor d’un pôle de croissance de la demande, prenant le relais d’une économie américaine dont l’ajustement va entraîner un ralentissement prolongé de la demande intérieure. L’hégémonie du dollar a en effet permis aux États-Unis de cumuler des dettes dans leur propre monnaie et à bas taux d’intérêt, fixés par la Réserve fédérale. Cependant, le mouvement de désépargne des Chinois risque de contrecarrer le mode de croissance américain. Un pôle monétaire adossé à une zone économique à très grand potentiel humain et en croissance systématiquement plus rapide que l’Occident sera alors capable selon Michel Aglietta de détruire l’hégémonie du dollar d’ici une dizaine d’années.

Quid de l’euro ? Il peut bien entendu affirmer sa position dans ce nouvel ordre monétaire à condition de revenir sur le postulat d’indépendance entre les politiques budgétaires des États et la politique monétaire « totalement obsédée par l’inflation dans un monde où elle a disparu ». Tout se passe aujourd’hui comme si les Européens seuls croient qu’une monnaie doit être confiée au libre jeu des marchés et ne constitue en aucune manière un instrument de puissance

C’est là le grand mérite de Michel Aglietta que de montrer une nouvelle fois, avec une extraordinaire rigueur dans le raisonnement et une solide assise statistique, la nature essentiellement politique de la monnaie.
     
Thomas Brand
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