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English
  N°77    
1er trimestre 1999

Emergence des groupes et Corporate Governance en Russie

Mathilde Mesnard  

La Russie en transition post-socialiste a échoué à restructurer son industrie. Cet article montre en quoi l'évolution des formes de contrôle et de financement des entreprises durant la transition n'a pas donné place à un modèle cohérent permettant la restructuration industrielle. En effet, trois modèles de propriété, de financement et de contrôle des entreprises sont possibles. Le premier, qualifié d’"insido-bancaire ", associe une propriété dominée par les insiders, un financement principalement bancaire et un contrôle par le mécanisme de faillite. Apparu au lendemain de la première phase des privatisations, ce modèle a buté sur l'absence de financement bancaire et de menace crédible de mise en faillite.

C'est la contrainte de financement qui a alors poussé les insiders à ouvrir un peu le capital des entreprises pour tenter de mettre en place le deuxième modèle qualifié de " mixte-marché " ; celui-ci associe une propriété par des actionnaires extérieurs dispersés, un financement par les marchés de capitaux et un contrôle par les mécanismes de gouvernance standards, au premier rang desquels les conseils d'administration et le marché du contrôle. Le sous-développement des marchés de capitaux et l'inefficacité totale des mécanismes de contrôle par les actionnaires extérieurs ont rendu impossible sa mise en place. Ce deuxième échec a entraîné un refuge vers le troisième modèle, celui des groupes industriels et financiers.

Les groupes qui ont émergé en Russie ont bâti leur puissance sur leurs relations avec le pouvoir politique et sont parvenus, un temps, à être des acteurs dominants sur la carte industrielle russe, jusqu’à la crise de l'été 1998 qui a entraîné un effondrement des banques qui les avaient constitués. Ces groupes ne présentaient pas les caractéristiques nécessaires à des systèmes de gouvernance contractuelle efficaces. En effet, certains des piliers constitutifs du modèle de groupe, telle que la contractualisation implicite, fortement informelle et relationnelle, ont été choisis par défaut, c'est-à-dire par incapacité à fonctionner dans un système de contrats explicites. D'autres piliers structurels et essentiels du modèle des groupes ont été profondément altérés. Dans ce cas, les rapports de confiance et d'équilibre d'interdépendance, basés sur des participations croisées multiples, sont remplacés par des rapports de force et des dépendances radicales. Le contrôle mutuel laisse place à un pouvoir unilatéral établi au travers d’un réseau opaque et faiblement réciproque de créances multiples. Le modèle de groupe qui a ainsi émergé en Russie s’éloignait fortement des modèles auxquels il se référait, notamment celui du Japon, et n’a pas apporté les avantages escomptés en termes de gouvernance. Les groupes russes ont plutôt constitué le signe tangible de l’échec des réformes micro et méso-économiques, issu de la grande incomplétude des réformes institutionnelles indispensables au développement des mécanismes de contrôle et de financement des entreprises. Ces groupes pourraient en définitive bloquer l’industrie russe dans une trajectoire de sous-développement, avec des méga-groupes rentiers et prédateurs interdisant le passage au stade proprement " capitaliste " de la transition, après la première étape qui n’aurait été qu’une phase d’accumulation de fortune monétaire.

Résumé
   
G 32, G 34, T 31, L41, L44. Classification JEL
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