Lectures critiques
    Géographie de la colère, la violence à l'âge de la globalisation
Arjun Appadurai
Payot, 2007
      Il avait été reproché à l’auteur d’Après le colonialisme : les conséquences culturelles de la globalisation, d’avoir une vision trop optimiste de la mondialisation des années 1990. Cette critique sera à l’évidence impossible dans ce nouvel ouvrage puisqu’il choisit d’analyser la multiplication des actes de violence à grande échelle, depuis le début des années 1990, à l’aune de l’approfondissement de la mondialisation.

Pourquoi la décennie qui suit la chute du Mur de Berlin, qui voit une approbation quasi-globale de l’économie de marché et un renouveau des idées libérales, a-t-elle produit autant d’exemples de « nettoyages ethniques » (Rwanda, Balkans, Inde) et de violences politiques contre des populations civiles ?

L’enjeu est de taille, d’autant que les sujets ont une actualité cinglante et que beaucoup de commentateurs se sont fourvoyés avec un supposé « choc des civilisations ». Arjun Appadurai, professeur d’anthropologie à la New School University de New York, s’appuie avant tout sur les dimensions culturelles de la mondialisation. Il nous livre une analyse intéressante, à l’aide de concepts forts tirés de la psychologie sociale, qu’il enrichit d’une connaissance intime des rapports entre les cultures. Néanmoins, la forme même du livre, fondée sur plusieurs articles antérieurs, n’évite pas certaines redondances et un manque de clarté qui fait progresser l’argumentation de manière parfois déroutante.

La base de son argumentation consiste à reconnaître, derrière l’Etat-Nation moderne, l’idée « fondamentale et dangereuse » d’un « ethnos national », autrement dit une identité fixée culturellement et définie par sa base géographique. Cependant, « la certitude que des peuples distincts et singuliers prospèrent sur des territoires nationaux bien définis, dont il ont le contrôle, a été résolument déstabilisée par la fluidité globale des richesses, des armes, des peuples et des images ». On devine donc le lien entre montée de l’incertitude et mondialisation, qui mériterait d’être mieux défini. Il associe par ailleurs la logique d’incertitude à celle d’incomplétude, dont l’angoisse lui semble toujours latente dans le projet de pureté nationale totale.

Dans ce cadre, la violence joue le rôle de réducteur d’incertitude et d’affirmation d’un monde borné et facilement identifiable. A rebours de la thèse du « choc des civilisations », il ne considère pas la violence à grande échelle comme le produit d’identités antagoniques mais plutôt comme l’une des façons de produire l’illusion d’identités fixées. Cette violence est donc le ressort privilégié des communautés pour fabriquer de l’homogène via des processus de purification ethnique.

Cependant, on ne saisit pas encore exactement la manière dont les formes nouvelles de mondialisation et la croissance rapide des échanges modifient quantitativement et qualitativement cette violence. Un point essentiel dans ce mécanisme, selon l’auteur, réside dans les concepts de « majorité » et de « minorité », qui sont le produit d’un monde moderne de statistiques, de recensement, de représentation électorale. Ce sont donc des catégories sociales et démographiques récentes, qui « génèrent aujourd’hui de nouvelles inquiétudes quant aux droits à la citoyenneté, octroyés par l’Etat ». Elles sont par ailleurs souvent porteuses des souvenirs gênants des actes de violence qui ont fait naître les Etats existants. Elles rappellent « la trahison du projet national classique », « enracinée dans l’échec de l’Etat-nation à tenir sa promesse d’être le garant de la souveraineté nationale », mise à mal aujourd’hui. Il précise alors sa pensée et montre que la petitesse de l’écart entre majorité et minorité suscite l’angoisse d’incomplétude et fait émerger des « identités prédatrices » à l’origine de frustration et de terreur, voire de génocide.

Le livre d’Appadurai permet en outre, malgré des arguments parfois simplistes, de tordre le cou à des clichés persistants. Par exemple, on considère encore souvent l’Etat-nation comme l’unique détenteur de décisions telles le déclenchement des guerres ou la prise de dispositions durables pour la paix. De même, l’ordre social quotidien semble un état par défaut assuré par la simple absence de guerre. Au contraire, nous dit l’auteur, l’incertitude dans bon nombre de sociétés est radicale, avec notamment la multiplication des attentats par des bombes humaines qui se glissent dans la foule. Dans ce cas, il n’existe donc plus « de différence profonde et naturelle entre le désordre social et les guerres entre les sociétés ».

Selon lui, le 11 septembre révèle la confrontation de deux systèmes : les « vertébrés » contre les « cellulaires ». D’un côté on trouve un nombre toujours croissant de protocoles, de traités et d’accords « qui visent à assurer que toutes les nations oeuvrent sur des principes symétriques dans leur conduite réciproque, quelle que soit leur place dans la hiérarchie du pouvoir », de l’autre une organisation cellulaire fuyante, instable, amplifiée par l’accélération des nouvelles technologies de l’information et par la vitesse des transactions financières.

Cela l’amène à reconnaître que la dimension culturelle donnée par Samuel Huntington aux chocs de l’après-guerre froide est une intuition solide, mais que ce dernier commet l’erreur de confondre le message et le messager : seule l’idéologie d’Al-Qaida est globale et s’adresse à l’ensemble du monde musulman, contre tous les Américains et leurs alliés. Ce « choc des civilisations » est donc, selon lui, un modèle vertébré appliqué à une forme cellulaire. La seule échappatoire viendrait alors de « la globalisation d’en bas », sorte de cellularité utopique issue de la convergence entre des institutions de société civile et des mouvements sociaux populaires.

Ce dernier exemple témoigne en somme de la teneur du livre : la volonté affichée de l’auteur de penser de manière originale les affrontements culturels à l’âge de la mondialisation à l’aide de concepts et d’exemples riches mais imprécis. On a finalement un goût d’inachevé, comme s’il se contentait de reprendre des problématiques certes essentielles, mais en renvoyant le lecteur à ses anciens articles plus rigoureux et plus convaincants.
     
Thomas Brand
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