Le blog du CEPII
Partager

Sandy, l’hyper capitalisme et le changement climatique

Les Etats-Unis sont le pays où le déni du changement climatique est poussé à l’extrême. C’est aussi celui où l’Etat fédéral n’investit plus en infrastructures de transports publics et où les Etats ne sont pas en mesure de moderniser leurs moyens vétustes. Sa vulnérabilité aux événements extrêmes est révélée par Sandy.

Par Michel Aglietta
Billet  du 6 novembre 2012



Manhattan a vécu la semaine dernière une expérience hallucinante. En plein cœur du quartier de West Greenwich, l’un des endroits les plus courus de la ville, nous avons été coupés de l’énergie électrique pendant 105 heures, soit de lundi soir 29 octobre 20h au samedi matin 5h. Au bout d’une semaine l’électricité est revenue pour 1,3 millions de foyers. Mais après une semaine, 730.000 résidents étaient encore sans lumière, ni chauffage, ni eau potable. Les coupures de longue durée se sont étendues beaucoup plus haut dans Manhattan. Les autres communes, surtout le Queens et Staten Island, mais aussi le New Jersey de l’autre côté de l’Hudson River ont été très durement frappées. En dehors de Manhattan, des centaines de milliers de personnes étaient toujours privées d’électricité à la fin de la semaine et certaines étaient localisées en des lieux où l’électricité pouvait ne pas être rétablie avant plusieurs semaines. Ce n’est pas l’ouragan qu’il faut incriminer, car il était de force moyenne, mais l’incurie des pouvoirs publics dans le temple du capitalisme. La municipalité n’a aucune solution, aucun plan à proposer pour un logement de longue durée à 40.000 personnes. On ne peut dénigrer l’État pendant des années dans les campagnes politiques sans finir par en subir les conséquences.

Pendant deux jours les quartiers sinistrés avaient une allure fantomatique, surtout la nuit à partir du lundi soir. L’image la plus proche qu’on peut avoir d’une ville si gigantesque plongée dans la paralysie est le blitz sur Londres en 1940. Tous les magasins petits et grands et tous les restaurants étaient fermés. Il fallait monter uptown pour revoir la civilisation à partir du mercredi lorsque les bus ont réapparu et acheter les nécessités de survie : nourriture, bougies, lampes de poche. Et on imagine les queues ! Plus grave les services sociaux sont quasi- inexistants. C’est le monde de la compassion, des groupements charitables etc. Mais tout cela est inorganisé et ne saurait remplacer des services publics organisés. Or il y avait des milliers de personnes âgées coincées dans les hauteurs d’immeubles sans ascenseurs, car il n’y a pas d’ascenseurs de secours fonctionnant sur groupe électrogène et s’il y en avait leurs réserves de fioul s’épuisaient très vite.

La presse relate incidemment les pertes humaines (environ 110 personnes). Mais cela n’a guère d’importance pour le capitalisme, ce qui compte, ce sont les coûts financiers et les opportunités de profit sur la reconstruction. Les estimations actuelles, de Goldman Sachs, bien sûr, vont de $30 à 50mds. Du point de vue de la mesure, on voit à quel point tout le système comptable est démuni pour éclairer des politiques de développement durable. Car les destructions de capital social ne sont pas comptabilisées dans le PIB, alors que le coût de la reconstruction va augmenter le PIB l’an prochain. L’économie américaine apparaîtra plus riche du fait de la catastrophe ! Or ces catastrophes vont se produire avec une fréquence accrue puisque le capitalisme ne reconnaît pas la valeur des fondements écologiques de l’économie. Si l’on veut mettre en œuvre une politique économique de développement durable, il faut au préalable construire une comptabilité patrimoniale qui évalue tout le capital social et déduit les destructions de capital naturel dues à la pollution, à la réduction de la biodiversité,  aux inondations dues à la montée de niveau des océans, à la rareté de l’eau, etc…


Sandy n’était pas un ouragan exceptionnel, mais il a frappé une urbanisation construite sur l’eau sans précaution contre l’eau

L’anomalie est qu’il se soit produit un ouragan de cette force, frappant le territoire si haut dans le Nord Est du pays si tard dans la saison (le milieu de l’automne). Cela a entraîné une autre anomalie : le vent relativement chaud d’un ouragan qui remontait des tropiques a interféré avec les vents porteurs de neige qui descendaient du Canada. En outre, et c’est là que la controverse sur le changement climatique fait rage, la température de la mer était 5°F (une peu plus de 2,5°C) au-dessus de la température normale à cette époque de l’année. Ajoutons que c’était la pleine lune, donc les hautes marées. L‘ouragan était dans les conditions idéales pour provoquer un soulèvement de la mer inusité et donc un effondrement des sols le long des terres basses, allant des côtes du Maryland au Connecticut. Les inondations ont pénétré profondément dans les terres basses. De son côté Manhattan est relié au continent par 4 tunnels sur la Hudson River pour le trafic routier et ferroviaire et par 8 tunnels sur la East River où passent les métros. Ces tunnels datent pour la plupart du New Deal, donc des années 1930. Leur conception n’a pas été modifiée. Ces tunnels débouchent pratiquement au raz de la rivière et ne disposent d’aucune fermeture étanche. Ils ont été inondés entièrement d’eau salée dès le début du passage de l’ouragan.

C’est aussi le cas du réseau de distribution d’électricité. Celui-ci dépend d’un monopole privé, Continental Edison dont le souci est la capture de rente, pas l’investissement coûteux de sécurité. L’entreprise est très fière d’avoir entièrement enterré le réseau de Manhattan. Mais les innombrables cavités renfermant les câbles, les condensateurs, les connecteurs, les transformateurs, n’ont pas été protégées de l’inondation. Il y a eu à la fois destruction par l’eau salée et incendies en plusieurs endroits. Pas étonnant que le temps de réparation soit segmenté selon les quartiers, épouvantablement long et que l’entreprise n’avait aucun moyen d’acheminer de l’électricité d’une autre partie du pays. Qu’à cela ne tienne on parle doctement des réseaux électriques intelligents qui vont répartir la puissance électrique de manière optimale sur le territoire !

La question de l’habitat est également en cause. Que ce soit à Manhattan, à Atlantic City ou ailleurs, la mode est toujours de bâtir au plus près de l’eau. C’est le cas du sud de Manhattan où le quartier de Battery Park a été aménagé il y a quelques années en immeubles de grand luxe pour la faune de Wall Street (banquiers d’affaire, avocats, gérants de hedge funds, etc…). Tout ce quartier a été inondé. Pourtant on sait que la montée des mers est un phénomène irréversible, un des enseignements les plus solides de la science du climat. Trois des dix plus hautes montées des eaux dans le sud de Manhattan depuis 1900 se sont produites dans les deux dernières années. Mais l’aveuglement des politiciens américains, leur aptitude à nier l’évidence, est étonnante.


Leçons pour l’Europe

Cette alerte sera suivie de beaucoup d’autres. La leçon me semble être la suivante. Les fondements écologiques de l’économie ont été ignorés dans les différents modes de croissance qui se sont succédé depuis la révolution industrielle. Le temps est venu de les assumer. Cela implique de lourds investissements publics et des incitations au secteur privé, coordonnés dans une planification stratégique. Concernant les menaces créées par la montée de la mer, les Néerlandais ont investi depuis longtemps. Mais les politiques annoncées en zone euro pour 2013 programment un véritable effondrement de l’investissement public net qui tomberait à 2% du PIB de la zone euro. Voilà comment on prépare les lendemains qui déchantent.
Environnement & Ressources Naturelles 


< Retour