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Le changement de direction politique en Chine : quels enseignements ?

Le 18e congrès du parti communiste chinois a rendu son verdict. La composition du comité permanent du bureau politique (standing committee) détermine le nouveau leadership politique. Du point de vue de la nouvelle phase de la réforme chinoise, ce leadership est ambigu.

Par Michel Aglietta
Billet  du 21 novembre 2012



Il installe au pouvoir, avec Xi Jinping, un homme charismatique capable de donner l’impulsion au changement. Cependant il donne une majorité aux « consevateurs », c’est-à-dire au courant de pensée et d’action qui a conduit l’économie vers une croissance très rapide mais porteuse des déséquilibres actuels.
 

La nouvelle équipe dirigeante majoritairement conservatrice

Les deux membres qui font la continuité avec l’ancienne composition du comité permanent sont les deux dirigeants qui faisaient déjà fonction de vice-président et vice-premier ministre, Xi Jiping et Li Keqiang. Dès sa future prise de fonction en mars 2013 à l’issue de la session de l’Assemblée du Peuple (le parlement chinois), Mr Xi cumulera les fonctions de chef du parti, président de la république populaire et président de la commission militaire centrale du parti. Cela lui donne une autorité certaine pour engager des réformes controversées, mais en aucun cas un pouvoir absolu. Li Keqiang, protégé de Hu Jintao, est appelé à succéder à Wen Jiabao au poste de premier ministre. Juriste et économiste, Li Keqiang a récemment approuvé une lourde étude de la Banque Mondiale et d’un think tank d’économistes chinois, dont les recommandations sont proches des conclusions de notre récent ouvrage [1].

Parmi les cinq autres nouveaux membres se trouve Wang Qishan, ancien PDG de la China Construction Bank et réformateur avéré. Il a une grande expérience des questions économiques et financières, mais il est affecté à la question de la discipline du parti. Sa grande efficacité à Pékin dans la résolution de la crise provoquée par l’épidémie du SARS en 2003 indique peut-être que le parti est cette fois déterminé à éradiquer la corruption qui est devenue un enjeu économique majeur.

Les quatre autres membres du comité sont des protégés de Jiang Zemin qui paraît avoir eu une grande influence dans les compromis qui ont conduit à cette redistribution du pouvoir. Ces quatre personnes sont perçues comme des conservateurs. Zhang Dejiang a pris la succession de Bo Xilai à la tête du parti à Chongqing et il devrait devenir président de l’Assemblée du Peuple. Yu Zhengshen, ingénieur de formation, vient d’une famille de bureaucrates professionnels. Connu pour ses relations avec Deng Pufang, le fils de Deng Xiaoping, il a été le chef du parti à Shanghai, donc en relation avec Jiang Zemin. Liu Yunshang, ministre de la propagande est un allié de Jiang Zemin et conservateur avéré vis-à-vis de la liberté d’expression. Enfin Zhang Gaoli, qui est né dans une famille très pauvre et qui a dirigé le parti à Tianjin, a étudié les statistiques et la planification à l’université de Xiamen. 

Dans cette configuration la position de Xi Jinping est forte s’il fait preuve de résolution sans faille. Son origine de « prince héritier » d’un des grands chefs historiques de la révolution lui permettra d’activer des leviers à l’intérieur du parti pour parvenir à des compromis de progrès pour la poursuite de la réforme. En effet, dans la transition actuelle, la réforme n’est plus un jeu « gagnant-gagnant ». Il va falloir affronter des intérêts enracinés qui sont puissants parce que fondés sur des fortunes considérables. En outre, l’âge des cinq membres énumérés va sans doute entraîner leur remplacement en 2017 où l’influence de Hu Jintao et Jiang Zemin aura probablement disparu. Xi Jiping et Li Keqiang pourraient alors avoir les coudées franches pour former un organe dirigeant fortement orienté vers la réforme, d’autant que plusieurs réformateurs éminents ont été confirmés ou élus au bureau politique, tels que Wang Yang (chef du parti dans le Guangdong), Li Yuangchao, Lou Jiwei, Guo Shuqing et Liu He.
 

Quelle direction pour la réforme ?

La réforme chinoise est un processus graduel et pragmatique qui se nourrit de ses propres contradictions. La difficulté est qu’il ne suffit pas de faire une liste de mesures de politique économique à prendre qui s’ajoutent les unes aux autres. Les domaines de réforme interagissent les uns sur les autres, soit pour se renforcer, soit pour se contrarier. Hu Jintao et Wen Jiabao ont bien identifié les distorsions de l’économie chinoise. Ils ont engagé des réformes importantes de 2003 à 2007 : abolition de l’impôt agricole, promulgation du droit du travail, établissement de la couverture universelle de la protection sociale. Mais les répercussions de la crise financière occidentale ont gelé les réformes et bloqué l’application de celles qui avaient été introduites. Le maintien du plein emploi coûte que coûte a été prépondérant. Le plan de relance surdimensionné de 2009-2010 a formidablement relancé la croissance, mais accentué les déséquilibres de l’économie.

Il s’agit maintenant de reprendre le cours de la réforme en s’appuyant sur les atouts du système politique chinois : sa capacité de programmation stratégique au niveau de la nation entière, s’appuyant sur la vitalité de la société civile où le dynamisme innovateur est immense. C’est donc la réforme politique qui est prépondérante. La formation des priorités économiques et leur réalisation seront mises en mouvement lorsque la répartition des pouvoirs entre le gouvernement central et les gouvernements locaux, l’affirmation de la prépondérance de la loi et donc l’autonomie des cours de justice, la responsabilité des bureaucrates vis-à-vis des objectifs qui leur sont assignés aux différents niveaux d’administration, seront des exigences politiques poursuivies sans relâche. L’autre dimension de la réforme politique est de reconnaître la capacité de la société civile à produire une compétence collective sur l’organisation des services publics et à contrôler les institutions publiques au niveau local. Les réseaux de solidarité communautaires, très développés en Chine, peuvent médiatiser les conflits et compléter la fourniture des services sociaux.

Dans les réformes économiques, quelle est la direction de réforme qui est prépondérante, parce qu’elle induit un ensemble de conséquences positives qui se renforcent mutuellement ? C’est la réforme de la propriété rurale qui est capable de déclencher un mouvement d’urbanisation concernant plusieurs centaines de millions de ruraux. La réforme consiste à accorder aux fermiers un droit, inconditionnel et garanti par la loi, d’usage sur leurs terres et de créer des marchés d’échange de ces droits. Cette réforme est expérimentée à Chongqing et Chengdu. Sa généralisation a été mise sur l’agenda économique par Wen Jiabao. La réforme complémentaire consiste à doter les ruraux qui vendent, louent ou hypothèquent leurs terres pour migrer en ville, des droits sociaux identiques à ceux des résidents de ces villes. L’urbanisation qui s’ensuivra doit être planifiée pour créer un environnement urbain de développement durable. Cela orientera des investissements innovateurs, conduira à des augmentations de productivité liées à la migration des campagnes vers les villes, stimulera les services supérieurs et créera un mode de vie valorisant la conservation de l’environnement.
 

[1] Michel Aglietta et Guo Bai, « la Voie Chinoise. Capitalisme et Empire », Odile Jacob, 2012.

Economies émergentes 


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