Le blog du CEPII
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Coup de froid sur une croissance africaine aux fondements encore peu solides

Economies émergentes Compétitivité & Croissance 
Billet du 7 décembre 2015
Par Jean-Pierre Patat
Alors que les pays d’Afrique subsaharienne avaient semblé bien résister à la crise financière qui a secoué les pays avancés, et que des chiffres de croissance flatteurs laissaient penser que le « décollage » s’effectuait enfin, l’activité économique de cette zone s’est nettement affaiblie en 2015.
La progression moyenne du PIB a été de 3,75 % en 2015 contre 5 % en 2014, et les perspectives sont moyennes pour 2016 (4,25 %). Ces évolutions peuvent susciter un certain nombre de commentaires.

Parler de décollage était exagéré pour la plupart des pays. Dans les orientations préparatoires du Nepad, il était espéré une croissance de 7 %, jugée minimum, compte tenu de la démographie (et en s’inspirant de l’exemple des pays asiatiques). Peu de pays réalisaient cette performance en Afrique ces dernières années, et ceux qui y parvenaient étaient pour la plupart à un stade de rattrapage après une crise politique grave : Éthiopie, Mali, Côte d’Ivoire, RDC… tandis que la croissance du plus gros exportateur de pétrole, le Nigéria, atteignait à peine ce chiffre (6,9 %).

Les taux de croissance flatteurs étaient très largement dus aux performances des pays producteurs de matières premières recherchées, les deux poids lourds - Nigéria et Angola avec des croissances proches de 7 % - entrant pour une part non négligeable dans la performance de cette partie de l’Afrique. La baisse des cours du pétrole comme de la plupart des métaux, ainsi que la diminution de la demande chinoise, gros acheteurs de ces produits, se fait durement ressentir.

On n’observe pas, ou de manière très limitée, en Afrique subsaharienne, ce qui a été le moteur du décollage des « tigres asiatiques ». Dans ces pays, peu dotés en matières premières stratégiques, l’accent a été mis sur le développement d’une industrie concurrençant les producteurs traditionnels (Europe et États-Unis) grâce à un effort d’éducation, de formation, de recherche développement et d’investissement massif. On cherche un moteur de croissance d’une telle puissance en Afrique, alors que la montée des coûts salariaux dans les pays asiatiques offre une opportunité, pour quelques temps, de capter une partie de la fonction « usine du monde » que l’Extrême Orient assure très largement aujourd’hui.

L’Afrique subsaharienne souffre par ailleurs de déficiences graves qui constituent un handicap puissant à une croissance solide :
  • manque et / ou défaillance des équipements collectifs. Un exemple significatif est l’électricité pour la production de laquelle des réalisations et des projets hydro-électriques d’envergure existent, mais qui souffre d’un réseau de transport et de distribution occasionnant des « pertes en lignes » pouvant atteindre 50 %. De nombreuses capitales africaines sont plongées dans le noir le soir venu et les habitants de Lagos, métropole économique du premier pays producteur de pétrole du continent, subissent de très fréquentes coupures d’électricité ;
  • des inégalités sociales encore très fortes. Le coefficient de Gini qui mesure les inégalités de revenu dans un pays (égalité parfaite à 0, inégalités maximum à 100) dépasse 60 dans nombre de grands pays d’Afrique (Afrique du Sud, Nigéria, Angola…). La scolarisation a fait des progrès, au moins dans le primaire, mais reste déficiente pour les filles. Car les inégalités entre les sexes demeurent fortes. Pour revenir au Nepad, les représentants français dans ce plan de développement avaient fait valoir que réduire les inégalités hommes / femmes serait un facteur premier de croissance et de développement. Parmi les pays qui enregistraient de bonnes performances, on trouvait d’ailleurs, avant que des crises politiques graves ne les handicapent, le Mali et le Burkina Faso où cette égalité est sans doute la mieux assurée dans le continent.
Il y a 50 ans, l’Afrique « noire » était « mal partie ». Beaucoup de choses ont changé ; les guerres, encore présentes (Soudan, RDC), sont tout de même moins prégnantes. L’extrême misère est devenue très minoritaire. La santé s’est améliorée mais la vigilance ne doit pas baisser car d’autres syndromes (re)apparaissent (paludisme, tuberculose). La démocratie a progressé, même si des présidences « à vie » subsistent. Mais les bases d’un développement solide sont encore à construire. Les pays africains doivent en particulier se défaire de l’illusion que trouver dans leur sous-sol des matières premières recherchées résoudra tous leurs problèmes. Un exemple caricatural de cette absence de corrélation (que renforce évidemment la présence d’un gouvernement incompétent et corrompu) est le Gabon, guère plus peuplé que l’agglomération lyonnaise, riche en pétrole, et où la pauvreté et les inégalités sont encore très présentes.
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