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Chypre, une plaque tournante pour les investissements russes

Avec le nouveau plan de sauvetage du secteur bancaire, Chypre tente de conserver son statut de centre financier offshore très prisé par les investisseurs russes. Ce plan en vaut-il la peine ?

Par Olena Havrylchyk, Svetlana Ledyaeva
Billet  du 18 mars 2013



Le plan de sauvetage annoncé le 16 mars inclut une taxe sur les dépôts : au-dessus de 100 000€, ils seront taxés à hauteur de 9,9% tandis que les petits dépôts seront imposés à hauteur de 6,75%. Cette taxe de 6,75% est surprenante dans la mesure où les petits dépôts sont assurés et les raisons pour lesquelles ils devraient porter les coûts de sauvetage du système bancaire en faillite ne sont pas claires. Deux jours après, le 18 mars, l'Eurogroupe a finalement décidé de permettre à la Chypre d’abaisser - voire supprimer - la taxe sur les dépôts pour les petits déposants, à condition que cela rapporte toujours les quelque 6 milliards d'euros prévus.

Selon la Banque centrale de Chypre, si seulement les dépôts de plus de 100 000€ étaient imposés, le taux d'imposition s'élèverait à 15,5%. C’est un taux qui détruirait probablement l'activité bancaire offshore. Le secteur bancaire de cette petite île est huit fois supérieur à son PIB, et comme le président chypriote Nicos Anastasiades l’affirme dans sa déclaration officielle, ce plan permettra de sauver 8 000 emplois dans le secteur bancaire et beaucoup d'autres qui seraient perdus si les opérations des banques n’étaient pas maintenues. Quel est le rôle du secteur financier chypriote ? Un certain nombre d'analyses récentes ont souligné l’attrait de Chypre pour les placements financiers d’oligarques russes et ukrainiens. Chypre est également célèbre pour le phénomène « d’aller-retour », soit comme pays d’accueil de fonds temporairement placés à l'étranger dans le but de les rapatrier, en totalité ou en partie, sous forme d’investissement étranger. Ces dernières années, Chypre a été classée comme le deuxième investisseur étranger en Russie après la Suisse (10,6% de l'investissement total en Russie ou 20 milliards de dollars en 2011). Les Îles Vierges britanniques sont un autre investisseur important et surprenant en Russie. Parallèlement, Chypre et les Îles Vierges britanniques sont parmi les principales destinations de capitaux russes. Selon Rosstat , en 2009 Chypre a été la deuxième destination préférée des capitaux russes après les Pays-Bas (20 milliards de dollars américains, soit 24% du total) et les Îles Vierges britanniques - le cinquième (6 milliards de dollars, soit 7% du total).

Quand on parle de dépôts russes dans le secteur bancaire chypriote et de phénomènes d' « aller-retour », les experts évoquent le blanchiment d'argent et la corruption. En particulier, Shelley (2003) affirme que plusieurs milliards de dollars provenant de la corruption en Russie ont été blanchis dans de nombreux pays, y compris dans les centres offshores. Elle ajoute que l'ampleur réelle de ces capitaux liés à des activités criminelles ne sera jamais connue car une grande partie de ceux-ci est conservée sur des comptes bancaires anonymes et soigneusement cachée dans les centres offshores.

Il existe peu de preuves directes sur la corruption et le blanchiment d'argent. Le secteur bancaire chypriote est opaque, une qualité qui le rend très attractif en tant que centre financier offshore. Cependant, la recherche universitaire fournit quelques preuves indirectes. Dans un article récent publié au CEPII, Ledyaeva et al. (2013) analysent des données sur 20 000 entreprises étrangères en Russie durant la période 1997-2011. Les auteurs distinguent deux types d'entreprises. Le premier groupe est constitué d’entreprises étrangères détenues par des investisseurs Chypriotes ou des Îles Vierges britanniques, considérés comme des investissements russes masqués grâce à ce procédé d’ « aller-retour ». Le deuxième groupe est constitué d’entreprises étrangères détenues par de véritables propriétaires étrangers qui sont enregistrés principalement en Allemagne, aux Etats-Unis, en Finlande, en Chine, en Turquie, en France et en Suède.
 
Graphique 1 - Pourcentage et nombre d’entreprises détenues par des investisseurs étrangers en Russie, par type d'investisseur et par secteur (1997-2011)



Note : Les chiffres sur le tableau indiquent le nombre d'entreprises mises en place par un certain type d'investisseur dans un secteur donné.

L'analyse fournit deux résultats intéressants. Tout d'abord, les différences dans la répartition industrielle des entreprises créées par les investissements « aller-retour » et celles véritablement détenues par des investisseurs étrangers sont frappantes. Comme on peut le voir sur le graphique 1, environ 70% des entreprises dans le secteur manufacturier, du commerce et de la réparation sont établies par les investisseurs véritablement étrangers. En revanche, 70% des entreprises dans le secteur de l’immobilier et 80% des entreprises du secteur financier sont créées par des investissements « aller-retours ». La prédominance des investissements étrangers en provenance de Chypre et des Îles Vierges britanniques dans les activités financières et immobilières indique que ces investissements pourraient être en grande partie liés à des activités de corruption et au blanchiment d'argent par l'intermédiaire de centres financiers offshore. Ensuite, l'analyse économétrique montre que les investissements « aller-retours » provenant de Chypre et des Îles Vierges britanniques sont plus concentrés dans les régions corrompues et dans les industries liées aux ressources naturelles. En revanche, les investisseurs véritablement étrangers ont tendance à investir davantage dans les régions à haut niveau de main-d'œuvre qualifiée, technologiquement les plus avancées, et auxquelles sont associées des activités exportatrices.

Il n’est pas évident que d’abaisser le taux d’imposition de 15,5% à 9,9% sur les dépôts supérieurs à 100 000€ permette de rassurer les investisseurs russes et de préserver le rôle de Chypre en tant que centre financier off-shore. Mais, dans le contexte actuel, les autorités chypriotes devraient plutôt questionner le statut du pays comme centre financier offshore.
 
Ledyaeva, S., P. Karhunen, J. Whalley. If foreign investment is not foreign: round-trip versus genuine foreign investment in Russia, Document de travail CEPII, N°2013-05.

Shelley L., 2003. International Dimensions of Corruption: The Russian Case. Working Paper Series on Russia and the Former Soviet States,août 2003.

 
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