Le blog du CEPII
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Japon : jusqu’ici tout va bien...

Politique économique 
Billet du 10 octobre 2013
Par Evelyne Dourille-Feer
Le Premier ministre Shinzo Abe, élu en décembre 2012 sur le slogan « remettre le Japon sur pied », expérimente un programme économique original pour dynamiser l’économie. Il consiste à combiner une vigoureuse politique monétaire et budgétaire tout en initiant des réformes structurelles.
Alors que de nombreux indicateurs ont évolué positivement ces derniers mois et que la sélection de Tokyo pour les jeux olympiques de 2020 devrait avoir un impact positif sur l’activité économique, de fortes incertitudes demeurent sur la soutenabilité de la dynamique actuelle.

De bons indicateurs… qui en cachent d’autres

Le gouvernement Abe s’est fixé pour premier objectif d’éradiquer en deux ans la déflation qui freine la consommation et l’investissement et mine l’économie depuis une quinzaine d’années. Le second objectif, qui lui est lié, est de parvenir à remettre l’économie japonaise sur des rails d’une croissance stable du PIB de 2 % par an en termes réels.

Avant même que les mesures de politique monétaire et budgétaire n’entrent pleinement en vigueur au deuxième trimestre 2013, le yen avait déjà fortement baissé par rapport au dollar alors que les cours de la bourse grimpaient (graphique). Au-delà du phénomène d’annonce, fruit de la politique économique du gouvernement, l’indice des prix à la consommation (hors produits frais) augmente régulièrement depuis juin, atteignant 0,8 % en août.

 
Graphique - Évolution de l’indice Nikkei et du taux de change yen/dollar



Source : Nikkeinet Interactive et Bank of Japan.
Note : Indice Nikkei : indice calculé sur les cours quotidiens, Yen/dollar : prix spot, moyenne mensuelle
 

D’autres indicateurs montrent également l’impact positif de la politique du gouvernement. Au deuxième trimestre 2013, le PIB réel a progressé de 3,8 % en données annualisées, tiré principalement par la consommation publique et privée ainsi que par l’investissement des entreprises. Dans l’enquête trimestrielle Tankan de la Banque du Japon du mois de septembre, l’indice du climat des affaires pour les grandes entreprises manufacturières a atteint son plus haut niveau depuis le début de la crise des subprimes en 2007. De leur côté, les dividendes ont progressé de 20 % d’avril à septembre 2013.

Pourtant, ces bons résultats demeurent fragiles car la consommation des ménages ne repose pas sur l’augmentation des salaires, l’investissement des entreprises ne provient pas de l’extension des capacités productives mais du renouvellement des équipements productifs vieillissants et la hausse des prix repose en grande partie sur l’augmentation du prix de l’énergie importée avec un yen plus faible. De surcroît, la hausse la TVA de 5 % à 8 % en avril 2014, éventuellement portée à 10 % en octobre 2015, pourrait porter un coup d’arrêt à la croissance l’année prochaine.

Le défi de l’assainissement des finances publiques 

Cette hausse de la TVA, la première depuis 1997, a été rendue nécessaire par le niveau de la dette publique qui atteignait 198 % du PIB fin 2012 [1]. L’accumulation de cette dette massive a démarré durant les années 1990 alors que les acteurs privés entamaient une phase de désendettement poussant l’Etat à soutenir l’économie par des plans de relance récurrents. De surcroît, le vieillissement de la population est venu alourdir les dépenses de sécurité sociale qui ont bondi de 19,7 % à 31,4 % des dépenses budgétaires de l’Etat entre 2000 et 2013. L’augmentation attendue des recettes de TVA (5000 milliards de yen, soit 40 milliards d’euros) en 2014 est, en principe, dédiée aux dépenses de sécurité sociale.

La feuille de route de l’assainissement des finances publiques prévoit de diviser par deux en 2015 le déficit de la balance primaire (solde budgétaire hors intérêts de la dette) atteint en 2010 et de rendre cette balance excédentaire à partir de 2020 pour commencer à diminuer le stock de dette publique. Ce but semble très difficile à atteindre alors que de nombreuses dépenses se profilent tant au niveau de la sécurité sociale, que de la reconstruction de la région du Tohoku et de la mise en sécurité de la centrale de Fukushima ou même d’éventuelles mesures de soutien de l’économie... Le gouvernement Abe prévoit, par exemple, un plan de soutien à l’économie de 5000 milliards de yen afin d’amortir le choc de l’augmentation de la TVA. Néanmoins, la sélection de Tokyo pour accueillir les jeux olympiques de 2020 devrait stimuler l’activité économique et générer des recettes fiscales. Les organisateurs estiment que les effets économiques directs des JO entre 2013 et 2020 devraient atteindre près de 3000 milliards de yen (23 milliards d’euro). Un coup de pouce modeste à l’économie, qui pourrait avoir des effets indirects plus importants.

Jusqu’à la fin de l’année fiscale 2013 (fin mars 2014), la consommation devrait être soutenue par les achats anticipés avant la hausse de la TVA et les entreprises prévoient la poursuite des investissements. Avec les dépenses de reconstruction et d’infrastructures pour les JO, la croissance japonaise devrait rester robuste en 2013 malgré les incertitudes pesant sur les pays émergents, l’Europe et même les Etats-Unis. En 2014, sans hausse de salaires, la consommation pourrait stagner, provoquant un repli des investissements sur l’Archipel : un scénario à éviter pour que la dynamique actuelle débouche sur l’objectif d’inflation de 2 % en 2015 et sur une croissance stable d’environ 2 % permettant de résorber très progressivement l’endettement public.

Références :

 « L’économie du Japon », collection Repères, Éditions La Découverte, à paraître fin 2013.

Billet du blog du CEPII daté du 18 Juin 2013, « Le nouveau modèle économique japonais « Abenomics » : la force des trois flèches unies », par Urszula Szczerbowicz.
 

[1] Statistiques du ministère des Finances japonais.

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