Le blog du CEPII
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Salaire minimum et emploi : nouvelles approches d’un débat persistant

Politique économique Economies émergentes 
Billet du 25 novembre 2014
Par Agnès Chevallier
Le salaire minimum réduit-il l’emploi des travailleurs au bas de l’échelle des salaires ? Les approches récentes apportent un nouvel éclairage à ce débat en s’attachant aux réactions des entreprises. La Lettre du CEPII consacrée à l’expérience chinoise s’inscrit dans cette perspective.
Afin de protéger les salariés, les États imposent aux entreprises des règles en matière de conditions de travail et de rémunération. Ces règles sont-elles efficaces ? Ne conduisent-elles pas les employeurs à substituer aux travailleurs qui en bénéficient d’autres qui en sont exclus [1] ? Le salaire minimum, notamment, ne risque-t-il pas de faire diminuer l’emploi des salariés au bas de l’échelle des rémunérations et – tout particulièrement dans les pays en développement – de favoriser l’emploi informel ? La réponse est essentielle pour guider la décision politique.  Mais le débat, aussi ancien que les mesures de protection, est loin d’être tranché.

Quelques phrases d’un discours prononcé par le Président Obama lors de la campagne des récentes élections de mi-mandat en résument bien les éléments [2].
  • L’argument, d’abord : Pour la Maison-Blanche qui voudrait faire voter par le Congrès une hausse substantielle du salaire minimum, il n’est pas admissible que son niveau actuel laisse une famille de deux personnes vivre en dessous du seuil de pauvreté. Depuis son origine au XIXème siècle, le salaire minimum a une vocation sociale : assurer un niveau de vie décent aux travailleurs les plus vulnérables.
  • Le contre-argument, ensuite, celui d’une baisse consécutive de l’emploi. Obama y répond en affirmant  que les États qui, sans attendre le vote du Congrès, ont récemment augmenté le salaire minimum ont vu les emplois progresser plus rapidement que les autres États.
  • La fragilité des chiffres avancés, enfin : les observateurs qui ont vérifié cette affirmation ont constaté que les données disponibles n’étaient pas conclusives.

Pourquoi cette indétermination ? Que disent les économistes ?
La théorie ne permet pas de trancher. Bien sûr, sur un marché concurrentiel où le prix du travail s’établit au niveau de la productivité marginale du travail, il faut s’attendre à ce que la demande d’emploi baisse si le salaire minimum fixe le plancher au-dessus de ce niveau. Mais le marché du travail n’est pas toujours concurrentiel : si le rapport de force qui s’y établit est tel qu’il permet à l’employeur de fixer le salaire en dessous du niveau de la productivité marginale, le plancher fixé par le salaire minimum peut conduire à une augmentation de l’emploi.
 
De leur côté, les travaux empiriques réalisés sur une grande diversité de cas n’apportent pas de réponse unique : les effets sur l’emploi de la mise en place (ou de la hausse) du salaire minimum sont, selon les cas, négatifs, positifs ou nuls. Seul point commun : ils sont faibles ! Comme le note avec une certaine ironie la Banque mondiale dans « Jobs », l’édition 2013 de son Rapport annuel : l’impact de la protection du travail et du salaire minimum sur l’emploi apparaît globalement nettement plus faible que ne le laisserait supposer la vigueur des débats sur la question !

La diversité des résultats indique surtout qu’il serait vain de chercher une réponse unique, tant l’impact sur l’emploi dépend de l’environnement dans lequel intervient la hausse salariale, qui va conditionner la réaction des firmes. Pour cette raison, et dès lors que la disponibilité des données le permet, l’attention a désormais tendance à se porter moins sur l’évaluation de l’impact global du salaire minimum sur l’emploi que sur la compréhension des mécanismes en jeu. Comment réagissent les entreprises ? Comment, en particulier, évolue leur productivité qui in fine détermine leur capacité à verser des salaires plus élevés ?

C’est dans cette perspective que s’inscrit l’étude que Florian Mayneris et Sandra Poncet ont menée sur la réforme chinoise du salaire minimum de 2004. Les conditions de sa mise en œuvre rendent cette expérience particulièrement propice à l’analyse statistique. Qu’apprend-on ? Que la décision centralisée de hausse des salaires minimums régionaux s’est véritablement traduite dans les faits. Qu’elle a eu un effet important sur les firmes : certaines ont fermé, remplacées par d’autres plus productives, tandis que celles qui ont maintenu leur activité ont amélioré leur productivité. Au total, entre l’année qui a précédé la réforme et celle qui l’a suivie, la hausse du salaire minimum expliquerait 20 % des progrès de productivité des entreprises et des villes chinoises. Quant à l’emploi, il n’a pas diminué. Ainsi, au milieu des années 2000, dans un environnement de forte croissance, la hausse du salaire minimum en Chine a-t-elle pu accélérer les gains de productivité sans nuire à l’emploi… et apporter ainsi un stimulus supplémentaire à la croissance.

Ce résultat fait écho à l’hypothèse émise par Richard Freeman [3] à propos des pays en développement : les interventions en matière de salaire minimum ne seraient pas exogènes, mais au contraire endogènes aux conditions économiques [4]. Selon cette hypothèse, dans de nombreux cas, les pays suivraient une stratégie optimale de mise en œuvre du salaire minimum [5] : peu contraignante si la demande de travail est faible et son élasticité au salaire forte, plus contraignante dans le cas inverse de forte demande de travail et de faible élasticité. En Chine, le salaire minimum a été instauré en 1993. Le dispositif n’a été étendu aux travailleurs migrants et n’est devenu véritablement contraignant que dix ans plus tard, avec la réforme de 2004, à un moment où l’évolution démographique et la croissance économique réduisaient les risques de réaction négative de l’emploi. Selon Freeman, ce type de mise en œuvre « endogène » expliquerait que l’impact du salaire minimum sur l’emploi soit généralement faible.


[1] Parmi les analyses récentes, voir, par exemple: A. Hijzen, L. Mondauto, S. Scarpetta (2013), “The Perverse Effect of Job-Security Provisions on Job Security in Italy : Results from a Regression Discontinuity Design”, IZA DP N°7594, août.
 
[2] Discours prononcé à Princeton, Indiana, le 3 octobre 2014.
 
[3] Richard B. Freeman, “Labor Market Institutions and Policies: Help or Hindrance to Economic Development?”, Proceedings of the World Bank Annual Conference on Development Economics, 1992.
 
[4] Cette endogénéité constitue d’ailleurs l’une des difficultés auxquelles se heurtent les analyses de l’impact du salaire minimum. Florian Mayneris et Sandra Poncet traitent cette question sur le cas des régions chinoises.
 
[5] Il n’est question ici que de mise en œuvre, donc des situations où les gouvernements souhaitent mettre en place ou augmenter le salaire minimum, pas de celles où ces mesures ne font pas partie de leurs objectifs. 

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