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La Chine est-elle en train de redessiner la finance mondiale ?

L’annonce par la Chine de la création d’une banque de développement multilatéral a eu un retentissement médiatique considérable. La démarche s’inscrit dans son souci de peser davantage dans les grandes institutions financières internationales.

Par Jean-Pierre Patat
Billet  du 16 avril 2015



L’annonce par la Chine de la création d’une banque de développement multilatéral (Banque Asiatique d’investissement dans les infrastructures, AIIG), a eu un retentissement médiatique considérable. Cet écho a été amplifié par l’intention presque immédiatement exprimée de 4 pays européens (Allemagne, France, Royaume-Uni, Italie) de participer à la création de l’institution. La maladroite réaction hostile américaine a d’elle-même donné à cet évènement un caractère planétaire et, surtout, le fait désormais interpréter comme reflétant la volonté de la Chine de battre en brèche le monopole des grandes institutions financières internationales, FMI, Banque mondiale, qui demeurent dominées par les pays qui les ont fondées (États-Unis, pays européens). Désormais, ce sont 44 pays qui sont candidats pour participer à l’opération (dont Taiwan dont les autorités chinoises ont dit qu’elle était la bienvenue !).

Comme toujours, lorsqu’il s’agit de la Chine, la tendance est forte pour considérer les informations économiques importantes concernant ce pays comme des évènements planétaires et, surtout, remettant en cause la prédominance américaine. Ainsi on annonce que le PIB chinois dépasse désormais celui des États-Unis, mais il s’agit du PIB PPA, le PIB aux prix courants américain demeurant encore très nettement en tête (17 416 milliards de dollars contre 10 355). De toutes manières, que le PIB d’un pays de 1 milliard 373 millions d’habitants se rapproche de celui d’un pays de 319 millions d’habitants n’a rien de sensationnel. Rappelons que le PIB par habitant chinois est 7 fois inferieur au PIB américain et encore 4 fois en termes de PPA. De même le développement des émissions d’« euro yuan » serait le début de la fin pour le rôle mondial du dollar, alors que le yuan n’est pas pleinement convertible, que le marché des changes chinois est insignifiant et, surtout, que ce qui fait la force du dollar et son rôle incontesté comme première monnaie de réserve internationale, c’est la puissance de son marché financier et l’attrait d’un dette publique abyssale offrant, sans concurrente sérieuse dans le monde (la dette de la zone euro est encore trop cloisonnée), la combinaison optimum du rendement, de la sécurité et de la liquidité. Or la Chine ne possède absolument pas cet atout financier.

Il se pourrait que le même emballement se produise pour cette dernière initiative chinoise, quand un quotidien titre que la Chine « dessine la finance mondiale ». Constatons d’abord que l’initiative chinoise ne vise pas à concurrencer le FMI qui demeure l’institution financière internationale phare, tant par son rôle que par l’originalité de ses instruments d’action et de son organisation, mais la Banque mondiale qui n’a pas le même poids international ni le même prestige en dépit de son rôle très important. Mais on peut se demander si l’institution concurrencée ne sera pas, plutôt que la Banque mondiale, la Banque asiatique de développement, créée en 1966, où le Japon et les États-Unis ont une forte présence et la Chine une place moins importante. Y a-t-il place pour deux banques de ce type en Orient ? En fait, les craintes que l’on peut avoir portent non pas sur une supposée prochaine suprématie financière et monétaire de la Chine, mais sur une concurrence qui s’exercerait, non seulement auprès des pays destinataires des prêts, mais aussi sur les méthodes. La Banque asiatique de développement est une institution lourde dont les procédures d’actions doivent respecter, outre les critères propres à toute opération financière, des exigences d’études préalables d’impact sociétal, géographique (déplacements éventuels de populations), environnemental des projets financés. Cela peut évidemment allonger fortement les délais de mise en œuvre, voire conduire à des abandons de projets frustrant pour les États concernés. N’est-ce pas sur ce terrain que la nouvelle banque va concurrencer la BAD, en usant de procédures plus « expéditives » ? On serait loin d’une ambition de leader financier international. On peut espérer que les pays européens qui vont participer au capital ne se prêteront pas à ce jeu dans le simple but de plaire à une puissance montante.

La démarche chinoise s’inscrit dans son souci de peser davantage dans les grandes institutions financières internationales. Après les récentes révisions de quota, la Chine détient 3,89 % des droits de vote au FMI. Face aux 16,75 % détenus par les États-Unis, elle estime sans doute que ce n’est pas encore assez. Mais, dans la détermination des quotas dont dépendent les droits de vote, les critères monétaires et financiers pèsent autant, sinon plus que le PIB. Cela n’empêche pas de considérer comme exagéré le poids des États-Unis, lesquels s’arrangent lors de toutes les révisions de quotas pour conserver in fine un % de droits de vote supérieur à la minorité de blocage (15 %) et ainsi pour être le seul pays disposant en permanence d’un droit de véto. 
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