Le blog du CEPII
Partager

Effritement des BRICS

Economies émergentes 
Billet du 11 septembre 2015
Par Jean-Pierre Patat
Ils n’avaient de commun qu’une croissance vigoureuse et la volonté de briser l’hégémonie des pays avancés dans les grandes institutions internationales. Ils étaient presque unanimement considérés comme des terres d’avenir appelées à rapidement reléguer les vieux pays, et en particulier l’Europe, dans la deuxième division de l’économie mondiale.
L’attrait de bonnes affaires faisait des opérateurs de marchés les principales voix de cet encensement. Ils ont aujourd’hui en commun un spectaculaire retournement de leur conjoncture, avec des taux de croissance devenus même négatifs chez certains d’entre eux (Russie, Brésil).

C’est qu’il ne suffit pas d’attirer des investisseurs et de bâtir à marche forcée un appareil productif dont la performance est largement liée à des bas coûts de main-d’œuvre, et encore moins de se laisser porter par les recettes de matières premières pour devenir ce que le FMI appelle une « économie avancée ». Il a fallu aux pays européens, comme aux États-Unis, beaucoup de temps pour parvenir à ce stade envié qui implique que l’outil productif fonctionne dans un environnement propice à sa pérennité : éducation, santé, protection sociale, infrastructures… Des avancées que certains pays asiatiques (Corée, Singapour…) ont su réaliser mais dont les « Brics » sont encore loin. La Chine, proclamée deuxième économie mondiale, est 91e en terme d’« indice de développement humain » (éducation, santé, niveau de vie), un indicateur trop peu utilisé ; le Brésil 79e, la Russie, 57e.

Le cas de la Chine retient spécialement l’attention. Remarquons que ce pays inquiétait lorsque ses exportations envahissaient les pays avancés et contraignaient de nombreuses entreprises à des délocalisations. Il inquiète aujourd’hui alors que, rattrapé par le poids de coûts salariaux qui ne peuvent qu’augmenter, il voit ses exportations en fort recul, alors même que la demande interne, jusque-là négligée, n’a pas encore pris vraiment le relai pour soutenir la croissance. À moyen terme, cette demande interne ouvre bien sûr des perspectives aux industries occidentales implantées sur un marché de plusieurs centaines de millions d’acheteurs potentiels encore très largement sous-équipés en biens durables. À moyen terme car, dans l’immédiat, les autorités chinoises doivent s’attaquer au problème redoutable d’une finance potentiellement dangereuse : importance démesurée du « shadow banking », incitations irresponsables à l’adresse des « bons communistes » pour qu’ils investissent en Bourse. Les crédits des banques chinoises qui, il y a dix ans, finançaient encore les 4/5e de l’économie productive n’en financeraient plus aujourd’hui que la moitié.

Le manque de nouvelles d’importance en cet été explique peut-être la résonnance médiatique démesurée de ce qu’on appelle la « dévaluation du yuan » et le pas, dit décisif, des autorités chinoises dans la voie de la convertibilité de leur monnaie. Une modeste baisse de moins de 3% vis-à-vis du dollar, et dont l’impact sur les exportations (dont le dynamisme était bien plus entretenu par des bas coûts salariaux que par le cours de la devise) ne constitue pas une révolution ; pas plus que le fait que les autorités monétaires chinoises fixent désormais chaque matin le cours de leur monnaie au niveau atteint la veille sur le marché : le cours demeure, quoiqu’on dise administré, et une décision d’aujourd’hui peut être contredite par une autre ultérieurement. Ce pas vers le marché devrait, cependant, permettre au yuan d’entrer dans le panier de devises constituant le DTS (aujourd’hui, 0,66 USD, 0,42 euro, 0,12 yen, 0,11 livre sterling). Objectivement, les conditions ne sont pas réunies : la monnaie chinoise demeure inconvertible et, par ailleurs, les procédés utilisés par les autorités pour tenter d’enrayer la chute de la Bourse sont encore la marque d’un interventionnisme étatique brouillon et loin des pratiques en usage ailleurs.

N’en doutons pas toutefois, l’entrée du yuan dans la composition du DTS s’imposera, même si elle n’est ni économiquement ni monétairement fondée. Les États-Unis, s’ils demeurent fermés à la révision des quotas, sont beaucoup moins accrochés au DTS qu’ils considèrent comme un gadget issu de l’imagination européenne pour faire pièce au dollar.
< Retour