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La croissance du commerce mondial en deçà des attentes de l'OMC. Comme prévu !

Une fois encore, les échanges mondiaux de marchandises ont crû moins vite que ne l’avait pronostiqué l’OMC. Et même le niveau qu’elle prévoit désormais pour 2016 pourrait bien être encore surestimé.
Par Sébastien Jean
Billet du 29 septembre 2016


L’OMC a annoncé ce mardi 27 septembre qu’elle révisait à la baisse ses prévisions de croissance en volume du commerce mondial de marchandises, attendant une expansion de 1,7%, au lieu des 2,8% prévus en avril dernier -sans même parler des 3,9% pronostiqués il y a un an. Cette annonce n’est pas une surprise tant le commerce mondial nous a habitué ces dernières années à ne pas être à la hauteur des attentes : depuis 2011, toutes les prévisions de l’OMC, que ce soit pour l’année en cours ou celle à venir, se sont avérées sur-estimées, le plus souvent dans une large mesure (Graphique 1). La compétence des experts de l’OMC n’est pas en cause, puisque les prévisions publiées par le FMI, la Banque mondiale et l’OCDE sur le commerce de biens et services en volume ont connu le même biais systématique. Il n’en reste pas moins que, lorsque l’on tire en-dessous de la cible douze fois à la suite, on est en droit de s’interroger sur le réglage du viseur. De fait, cette surestimation systématique révèle qu’un modèle calibré sur le passé, c’est-à-dire en grande partie sur la période d’avant-crise, est inadapté pour prédire les évolutions actuelles du commerce mondial. C’est déjà ce que suggéraient nos estimations il y a un an (Jean, 2015). Si beaucoup estimaient à l’époque que les évolutions récentes relevaient pour l’essentiel de chocs conjoncturels, il semble désormais  largement admis que la rupture est plus profonde et doit être considérée comme structurelle. L’OMC prend d’ailleurs acte de la difficulté à prédire les évolutions du commerce mondial dans la situation actuelle, et publie désormais une  fourchette relativement large pour l’année à venir, prévoyant une croissance de 1,8 à 3,1% pour 2017.

Sage précaution, dont on peut cependant d’ores et déjà se demander si elle sera suffisante. Les données mensuelles assemblées par le Netherlands Bureau for Economic Policy Analysis (CPB), une source réputée fiable et réactive, dressent en effet un tableau très différent, dans lequel le commerce mondial en volume a atteint un maximum en janvier 2015, qu’il n’a plus jamais retrouvé depuis, s’inscrivant même en repli de 2,5% par rapport à ce niveau en juillet 2016, dernières données disponibles (Graphique 2). Le total du commerce sur les douze derniers mois était ce même mois supérieur de seulement 0,2% à celui observé un an plus tôt. Et l’acquis de croissance (c’est-à-dire la croissance qui serait réalisée si le commerce maintenait son niveau inchangé jusqu’à la fin de l’année) de -0,5%. Vue sous cet angle, même la nouvelle prévision de croissance des échanges de 1,7% en volume cette année apparaît bien optimiste.

La faiblesse de la croissance du PIB est l’une des explications principales de ce ralentissement de la croissance, et l’OMC pointe d’ailleurs les mauvaises surprises à cet égard concernant la conjoncture en Chine, au Brésil et aux Etats-Unis. A vrai dire, cependant, les interrogations portent moins sur le rythme de croissance du commerce mondial que sur son élasticité par rapport au revenu, autrement dit sur son taux de croissance relativement à celui du PIB. De l’ordre de deux dans les années précédant la crise, cette élasticité a fluctué autour de un depuis 2011, et semble donc plonger plus bas encore dans la période récente. Les explications principales de cette évolution sont connues, même si leurs contributions respectives font débat. Une première est le rééquilibrage de l’économie chinoise en direction de son marché intérieur, une évolution profonde déjà amorcée depuis une décennie environ. Une deuxième tient à la faiblesse de l’investissement, qui est plus intensif en importations que les autres composantes de la demande. Une troisième est la fin de l’extension des chaînes de valeur mondiale. Cette dernière explication est particulièrement importante parce qu’elle suggère une évolution structurelle de processus de mondialisation. Même si, soulignons-le, elle ne signifie pas que cette division internationale très fine des processus productifs régresse, mais simplement qu’elle cesse de se développer –en tout cas, c’est l’hypothèse privilégiée jusqu’à présent. Cette interprétation, qui suscitait encore un certain scepticisme il y a un an, est désormais reprise à la fois par l’OCDE (Haugh et al., 2016) et par le FMI (chapitre 2 des Perspectives de l’économie mondiale à paraître en octobre).

Reste la question du protectionnisme, dont le récent communiqué du G20 de Hangzhou a souligné le risque qu’il pourrait représenter pour la croissance mondiale. La surveillance des mesures protectionnistes par l’OMC montrait encore récemment que celles-ci étaient orientées à la hausse, ce que confirment les rapports successifs de Global Trade Alert ou encore différentes enquêtes ou anecdotes. Il reste que ces mesures n’ont jusqu’à présent concerné qu’une part assez limitée des échanges mondiaux, et personne n’a montré de manière convaincante qu’une poussée protectionniste aurait joué un rôle important pour expliquer le ralentissement du commerce mondial. Dans le contexte actuel où les débouchés font cruellement défaut, c’est peut-être la question réciproque qui se pose avec une acuité croissante : le ralentissement du commerce mondial n’est-il pas en train de causer une exacerbation des tensions protectionnistes ?
 

Graphique 1 : Les prévisions de croissance du commerce mondial de marchandises en volume par l’OMC
Source : Calcul de l’auteur à partir des données publiées par l’OMC dans ses prévisions bi-annuelles.
Note : base 2010 = 100. Chaque courbe en pointillé donne l’évolution obtenue en composant les taux de croissance prévu et le dernier niveau connu du commerce mondial au moment de la publication des prévisions.

Graphique 2 : Indice mensuel du volume des échanges mondiaux de marchandises (2010=100, moyenne glissante sur trois mois)
Source : World Trade Monitor, Netherlands Bureau for Economic Policy Analysis (CPB).



Références :

Haugh, D.; Kopoin, A.; Rusticelli, E.; Turner, D. & Dutu, R. (2016), 'Cardiac Arrest or Dizzy Spell: Why is World Trade So Weak and What can Policy Do About It? OECD Economic Policy Paper 16, OECD.

Jean, S. (2015), 'Le ralentissement du commerce mondial annonce un changement de tendance', La Lettre du CEPII 356.

OMC (2016) , « Report To The TPRB From The Director-General On Trade-Related Developments”, WT/TPR/OV/W/10, 4 juillet.
Commerce & Mondialisation 
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