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Le soja, graine de discorde entre les États-Unis et la Chine

Le 6 juillet 2018, les États-Unis augmentent de 25 % les droits de douanes sur environ 50 milliards de dollars d'importations de Chine. Cette mesure déclenche une riposte immédiate équivalente. Parmi les exportations américaines qui font l'objet de ces représailles chinoises, le soja est un produit particulièrement sensible, comme en témoignent les mesures exceptionnelles de soutien aux producteurs américains de soja, annoncées dès le 24 juillet par le secrétaire américain à l’agriculture.
Par Cecilia Bellora, Charlotte Emlinger
Billet du 19 octobre 2018


Une hausse spectaculaire des droits de douanes sur un flux majeur

Les droits de douane sur les exportations de graines de soja des États-Unis à destination de la Chine sont passés de 1,5 % à 26,5 % en juillet dernier. Cette hausse spectaculaire concerne un flux commercial majeur : en 2017, les États-Unis ont exporté, en valeur, 13,9 milliards de dollars de soja vers la Chine, ce qui représente 35 % de leurs exportations agricoles et 10 % de leurs exportations totales à destination de ce pays. L’accès au marché chinois représente un enjeu important pour les producteurs de soja américains. Presque la moitié de leur production (43 %) est destinée à l'exportation (FAOStat). Par ailleurs, jusqu’à l’année dernière, la Chine était le premier importateur mondial de soja américain tandis que les États-Unis étaient le premier fournisseur de la Chine. Ce produit agricole est en outre très sensible politiquement puisque sa production est concentrée dans un nombre limité d’états du Midwest, ayant massivement voté en faveur de D. Trump lors des élections présidentielles.

Un marché mondial très concentré

La structure particulière du marché du soja va surement conditionner les impacts des mesures protectionnistes prises par la Chine. D’une part, le soja est échangé sous forme de graines, de tourteaux et d’huile. Les tourteaux et l’huile sont des produits complémentaires, issus de la trituration des graines. Les tourteaux sont largement utilisés dans l’alimentation animale ; L’huile, quant à elle, peut être utilisée en alimentation humaine mais également pour la production de biodiesel. D’autre part, le marché du soja est particulièrement concentré. Après avoir longtemps été le premier pays exportateur de soja au niveau mondial, les États-Unis (30 % des exportations en 2017) ont cédé la place depuis 2013 au Brésil (38 % du soja exporté, voir graphique 1). Avec l’Argentine, qui exporte essentiellement des tourteaux, ces trois pays représentent à eux seuls 85% des exportations mondiales de soja.
 

 Graphique 1. Exportations mondiales de soja en milliards de dollars


 

Source : UNComtrade.


Côté importations, presque la moitié des exportations mondiales sont à destination de la Chine, qui n’importe que des graines (graphique 2). L’Union européenne importe 18 % du soja mondial en valeur, dont plus de la moitié (65 %) sous forme de tourteaux. 57 % des exportations des États-Unis sont à destination de la Chine qui s’approvisionne à 34 % aux États-Unis et à 54 % en provenance du Brésil. Vus ces volumes et la structure des échanges mondiaux, une réduction des échanges de graines de soja entre les États-Unis et la Chine est à même de bouleverser considérablement le marché mondial de soja.

 

Graphique 2. Importations mondiales de soja en milliards de dollars

 

 Source : UNComtrade.

 
Entre diversions et substitutions, un impact difficile à préciser

La Chine est fortement dépendante du marché international pour sa consommation de soja. Elle importe ainsi 85 % de ses besoins (2013, FAO), quasi exclusivement sous forme de graines qu’elle transforme à 80 % en tourteaux pour l’alimentation animale. Ce pays continuera donc à importer du soja au moins à court et moyen terme, malgré l’augmentation des droits de douane sur les produits en provenance des États-Unis. Toutefois, cette hausse des droits rend mécaniquement le soja américain moins compétitif sur ce marché. Les importateurs chinois semblent d’ailleurs déjà être en train de se tourner vers du soja moins cher en provenance du Brésil[1]. Cette substitution devrait amener à une baisse des prix du soja américain sur le marché mondial, déjà perceptible depuis le mois de juillet dernier, liée également à des prévisions de récolte en hausse. Le soja américain deviendrait ainsi plus compétitif sur les marchés tiers, comme l’Union européenne qui pourrait remplacer ses importations en provenance du Brésil par des produits américains[2]. Sur la base de cette hypothèse, l’engagement pris par M. Juncker au nom de l’Union européenne en juillet dernier d’acheter davantage de soja provenant des États-Unis (étonnant à première vue puisque les décisions d’achats relèvent des opérateurs privés et non pas de la puissance publique) est peu contraignant et ne fait que suivre une tendance de marché.

Au-delà des diversions de flux de commerce, d'autres mécanismes de substitution peuvent avoir lieu. En particulier, les graines de soja exportées par les États-Unis vers la Chine pourraient être en partie remplacées par des tourteaux, dont les droits de douane chinois n'ont augmenté que plus tardivement, le 24 septembre, et plus faiblement, avec un droit additionnel de 10 %. De même, l’Union européenne, dont la majorité des importations (en valeur) se font sous forme de tourteaux, pourrait modifier non seulement l’origine mais également la composition de ses imports. Ces changements dépendent toutefois des disponibilités des infrastructures de trituration dans chacun des acteurs du marché et ne peuvent probablement se faire que sur le moyen terme.

L'identification de ces changements dans les données de court terme, telles que les exportations mensuelles ou les évolutions des prix, est compliquée par d'autres éléments conjoncturels. En particulier, l'Argentine a quasiment arrêté tous ses exports de tourteaux de soja au cours de l'été, sous l'effet du gel de la diminution de ses droits à l'exportation, pour cause de crise économique et financière. De même, la demande chinoise de soja a baissé à cause d'une épidémie qui a réduit le cheptel porcin au cours des derniers mois. Enfin, la récolte de colza devrait être faible en Union européenne à cause des conditions météorologiques défavorables depuis le printemps dernier, ce qui devrait augmenter la demande de soja importé, en remplacement du colza. Sans oublier que le commerce de soja est fortement saisonnier (les exportations américaines baissent habituellement au cours de l’été), ce qui rend difficile toute interprétation hâtive des données de très court terme.

 
 

 


[1]  Les analystes considèrent que le Brésil pourra satisfaire la demande chinoise accrue, en particulier en puisant dans ses stocks. https://apps.fas.usda.gov/psdonline/circulars/oilseeds.pdf

[2] https://ec.europa.eu/agriculture/sites/agriculture/files/cereals/trade/soya-import-dashboard_en.pdf

 

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