Le blog du CEPII
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Chine : la route accidentée vers la réforme financière

Monnaie & Finance Economies émergentes 
Billet du 2 juillet 2013
Par Michel Aglietta
La Chine a connu 20 jours d’agitation financière délibérément provoqués par la banque centrale. Cet épisode insolite dans un pays qui révère la stabilité doit être interprété comme un coup de semonce donné aux banques d’avoir à changer leur gestion du risque et absorber les pertes dues à leur comportement passé.
A partir du 6 et jusqu’au 25 juin 2013, la PBoC (People’s Bank of China), c’est-à-dire la banque centrale, a restreint la liquidité des banques au point de faire monter violemment les taux interbancaires. Ainsi le SHIBOR (Shanghai Interbank Offered Rate) à 7 jours est-il passé de son corridor habituel de 3-4% à 11% le 21 juin. La bourse de Shanghai a chuté de 20% depuis la fin mai. Les taux ont reflué à 7% le 25 juin lorsque la PBoC a accepté de réalimenter les banques. Le taux à 7 jours était, le premier juillet, de 5,4%. On s’attend à ce qu’ils se stabilisent de nouveau, mais dans une bande 5-6% pour le taux à 7 jours, renchérissant significativement le coût du crédit. A court terme il va en résulter un ralentissement du crédit et une augmentation des prêts non performants.

Si la tension sur la liquidité a été si vive, c’est aussi que la demande était forte, sans bonnes raisons puisque l’investissement et la croissance ralentissent. Cette anomalie révèle un dysfonctionnement de l’intermédiation financière. Les grandes banques qui ont du cash en excès ne le prêtent pas aux autres banques qui pourraient prêter aux PME, mais financent des opérations spéculatives à travers le shadow banking. Cette nébuleuse a grossi et a proliféré, surtout à partir de 2010 lorsque la politique monétaire est devenue restrictive pour faire refluer l’inflation causée par le plan de relance de 2009.

Jusqu’ici très peu réglementés, les intermédiaires les plus dynamiques sont les trust companies qui sont des émanations de banques (Citic Trust, China Industrial International trust) ou de compagnies d’assurance (Ping An Trust). Ces trusts recyclent dans des financements à hauts risques les capitaux en provenance de Hong Kong produits par les surfacturations d’exportations, ainsi que l’épargne liquide d’individus fortunés (Wealth-Management Products, produits de gestion de fortune) auxquels ils promettent des rendements de 8 à 10%. Au total, selon JP Morgan Chase, la taille des actifs des shadow banks aurait doublé de RMB 18trns en 2010 à RMB 36trns (entre USD 3trns et USD 6trns) en 2012. En attirant les dépôts dans les produits de gestion de fortune (WMPs) et en les revendant aux trusts, les grandes banques en tirent des revenus hors intérêts et déplacent le risque de crédit dans des entités opaques et non régulées, selon une logique voisine de celle des crédits structurés aux Etats-Unis. La mentalité « Wall Street » conduit à des opérations génératrices de prêts non performants : maintenir en vie des entreprises dans des industries en surcapacité, alimenter la spéculation immobilière, financer des infrastructures à la rentabilité douteuse. Mener à bien la réforme financière implique d’éliminer ces pratiques. L’action récente du gouvernement pour stopper les entrées illégales des capitaux et le remboursement des WMPs offerts par les banques en 2011 et 2012 ont été deux causes de tensions sur la liquidité venant de la demande.

Les grandes banques ont les moyens d’absorber les pertes
Depuis le plan de relance de 2009, les grandes banques ont fait de gros profits qui ont contribué à respecter les exigences de capitalisation imposées par la CBRC (China Banking Regulatory Commission) au-delà du minimum réglementaire de Bâle III (voir le tableau). Cela conduit à des ratios de prêts non performants très faibles, quoiqu’un peu plus élevés (1,6%) pour l’ensemble des banques commerciales.

Tableau - Situation des banques fin 2012
Banques Résultat net/ croissance 2012/11(%) Ratio de prêts non performants (%) Ratio de capital (%)
Fin 2011 Fin 2012 Total Noyau dur
ICBC 15 0,85 0,94 13,66 10,62
CCB 14 0,99 1,09 14,32 11,32
BOC 12 0,95 1,00 13,63 10,54
BAC 19 1,33 1,55 12,61 9,67
BoCoM 15 0,92 0,86 14,07 11,24
Note: ICBC : Industrial and Commercial bank of China. CCB: China Construction Bank. BOC: Bank of China
ABC: Agricultural Bank of China. BoCoM: Bank of Communications.
Source: Bulletin Economique Chine, n° 56, mai 2013 d’après statistiques PBoC et CBRC.

Mais les profits bancaires vont baisser en 2013 et au-delà à cause du fléchissement de la croissance, de la fragilité des promoteurs immobiliers, des pertes sur les prêts aux collectivités locales offerts par les plateformes de financement lors du plan de relance, de la résorption des surcapacités des entreprises publiques et du financement des trusts dont le gouvernement est déterminé à stopper l’expansion, ce qui va entraîner une ré-intermédiation des WMPs dans les bilans bancaires.
L’ampleur de l’augmentation des prêts non performants va dépendre des hypothèses de croissance et des exigences du gouvernement concernant l’implication des banques dans la résorption des pertes du shadow banking. Pour l’ensemble des banques commerciales, une étude de BBVA Hong Kong prévoit une hausse progressive des prêts non performants jusqu’à 2017. Selon les hypothèses sur l’environnement économique et la rapidité avec laquelle le gouvernement veut assainir le système financier, les ratios de prêts non performants sur les crédits bancaires pourraient monter jusqu’à 3,4% dans le scénario de base à 7,1% dans le scénario extrême. Il s’ensuit que les profits bancaires vont baisser de manière spectaculaire. Mais les énormes provisions constituées (300% du montant des prêts non performants en fin 2012) devraient absorber les pertes dans tous les scénarios sauf le plus extrême. Dans ce cas le gouvernement central n’hésiterait pas à injecter ce qu’il faut de capital dans les banques.
 
L’action de la banque centrale s’inscrit dans la réforme financière
Les Cassandres qui annoncent tous les jours dans une presse occidentale complice une crise financière dévastatrice ne comprennent rien à la finance. Un pays dont le taux d’épargne total dépasse 50% du PIB, où les ménages sont peu endettés, qui n’a pas de dettes en monnaies étrangères et dont l’Etat central est sur-liquide, ne peut pas subir de crise systémique. En revanche, la réforme financière est indispensable parce que les dysfonctionnements de l’intermédiation financière détournent les flux d’épargne des financements nécessaires à la transformation du régime de croissance.

C’est pourquoi le gouvernement accepte de ralentir la croissance plus qu’envisagé précédemment pour avancer la réforme financière dans deux directions : libéralisation progressive des taux d’intérêt bancaires et développement d’un grand marché obligataire. La hausse des taux créditeurs bancaires et la fourniture de plans de retraites et de fonds communs de placement par les investisseurs institutionnels donneront aux ménages l’opportunité de construire une richesse financière diversifiée et donc supprimera la raison d’être des WMPs.

La banque centrale a donné un signal aux cinq banques dominantes que le temps du refinancement automatique est terminé. Les banques vont devoir gérer leurs risques tout en acceptant la concurrence dans la collecte de l’épargne. Dans la foulée du relâchement de la tension sur la liquidité, de nouvelles règles prudentielles sont en préparation et ont été annoncées par la CBRC le 27 juin. Elles visent à ralentir la croissance du crédit et à abolir le détournement des dépôts dans les véhicules hors bilan. En même temps la PBoC a averti  que seules les banques qui respectent les règles seraient soutenues par la banque centrale.

Les nouvelles dispositions prudentielles sont sévères. Les grandes banques doivent respecter un ratio crédits/dépôts de fin de trimestre inférieur à 75%. Chaque nouveau produit de financement structuré doit être lié à des actifs bien déterminés et faire l’objet d’une comptabilité individuelle pour toute nouvelle émission. Les produits émis dans le passé et qui ne respectent pas cette règle doivent être assimilés à des crédits bancaires pour constituer les provisions sur risques. Tout produit structuré non négociable sur le marché interbancaire doit être limité en montant : 35% du montant total des produits structurés émis par la banque et 4% du total des actifs. Enfin les plateformes de financement des collectivités locales ont interdiction de dépasser les montants de prêts de fin 2012. Les obligations émises par ces plateformes sont limitées et les banques ont interdiction de se porter garantes de ces produits.
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