Le blog du CEPII
Partager

La croissance des pays émergents : entre transition et instabilité

Les dernières prévisions du FMI soulignent un ralentissement de la croissance des pays émergents qui ne doit pas faire oublier une autre dimension essentielle de cette croissance, son instabilité.

Par Fabien Tripier
Billet  du 14 octobre 2013



Les dernières prévisions du FMI (WEO 2013) indiquent un ralentissement de la croissance des pays émergents, important pour leur processus de développement, mais aussi pour une économie mondiale de plus en plus dépendante de ces pays.

Ce ralentissement est en partie dû à la mauvaise conjoncture internationale, mais est aussi le résultat attendu de l’épuisement de la dynamique transitoire associée à l’accumulation du capital physique dans certains de ces pays. Si l’investissement peut permettre initialement une forte croissance, celle-ci s’épuise ensuite en raison de la décroissance du rendement marginal du capital. La croissance des émergents dépend alors de leur capacité à produire et à incorporer le progrès technique de manière soutenue dans le temps. La croissance des émergents deviendra-elle pour autant similaire à celle des économies développées ? Pas nécessairement, car cette croissance a une autre caractéristique importante : elle est instable.

Les pays émergents sont caractérisés non seulement par des niveaux de richesse plus faibles que les pays avancés, mais aussi par une très grande instabilité macroéconomique, c’est-à-dire par de fortes fluctuations de la croissance du PIB et de ses composantes (cf. tableau 1). Or, l’épuisement de la croissance transitoire n’implique pas nécessairement la stabilisation des économies émergentes ; cela dépend de l’origine de l’instabilité. Il n’est donc pas exclu que ces pays connaissent à l’avenir une croissance plus modeste, mais toujours instable.

Pour Mark Aguiar et Gina Gopinath (2007), l’origine de l’instabilité est à chercher dans les processus qui régissent la croissance de long terme. Selon leur approche, le cycle économique peut être le résultat soit de chocs temporaires, soit de chocs permanents aussi appelés chocs de tendance parce qu’ils affectent la tendance de long terme de l’économie. Les différences de cycle économique selon que les pays sont en développement, émergents ou développés s’expliquent par un poids différent des chocs temporaires et des chocs de tendance. Quelle est la différence entre le Canada et le Mexique selon ces auteurs ? Au Canada, des changements temporaires de l’environnement économique sont à l’origine du cycle amenant l’économie canadienne à évoluer autour d’une tendance de long terme plutôt stable. Au contraire, le Mexique n’évolue pas autour d’une tendance stable, la croissance de long terme y est instable, avec de forts changements qui modifient la trajectoire de long terme de l’économie et sont à l’origine du cycle économique mexicain. Ainsi, selon ces auteurs, la spécificité des pays émergents est que la tendance de long terme y est à l‘origine du cycle économique : « the trend is the cycle ».

Identifier les facteurs à l’origine de ces chocs de tendance est essentiel pour comprendre les conditions d’une stabilisation des économies émergentes. En comparant quatre-vingt pays de niveaux de développement différents, nous examinons, avec mon co-auteur Claude Francis Naoussi dans le Document de Travail CEPII 2013-03, les environnements économiques propices à cette instabilité de la croissance de long terme.  Nous estimons pour chaque pays le poids respectif des chocs de tendance et des chocs temporaires. Ensuite, nous cherchons parmi les différentes variables qui sont connues pour être corrélées avec une plus grande instabilité macroéconomique, celles qui le seraient également avec un poids relatif important des chocs de tendance par rapport aux chocs temporaires. L’ouverture au commerce international, la dépendance vis-à-vis de l’aide au développement ou encore l’inflation sont corrélées avec la volatilité de la production mais pas avec le poids relatif des chocs de tendance. Le niveau de vie, la qualité des institutions [1] et la taille du secteur financier domestique se révèlent être les seules variables à être significativement corrélées avec la volatilité de la production et le poids relatif des chocs de tendance.

En conséquence, même si le ralentissement de la croissance des pays émergents était avéré, par épuisement de sa composante transitoire, sa stabilisation ne serait pas pour autant acquise. Deux facteurs pourraient y contribuer : l’amélioration des institutions, parce qu’elles participent à la stabilité politique et économique, et le développement d’un secteur financier domestique, permettant une moindre dépendance vis-à-vis de flux de capitaux internationaux très volatils (en présence d’une épargne domestique suffisante) et une meilleure intermédiation financière.

Pour aller plus loin :

Aguiar, M., & G. Gopinath (2007) "Emerging markets business cycles. The trend is the cycle." Journal of Political Economy 115, 69-102.
IMF (2013) “Transitions and Tensions”, World Economic Outlook (WEO), October.

Naoussi, C. F., & F. Tripier (2013). "Trend shocks and economic development." Journal of Development Economics 103, 29–42 & CEPII Working Paper 2013-03.

Tableau 1 - Volatilité macroéconomique dans les pays avancés et émergents



Lecture : La volatilité du taux de croissance est en moyenne égale à 3.90 pour une sélection de pays émergents contre 2.26 pour une sélection de pays avancés. La volatilité de l’investissement est en moyenne 3.43 fois celle de la production pour une sélection de pays émergents contre 3.12 pour une sélection de pays avancés. Source : Naoussi & Tripier (2013, Table 1)



[1] La mesure utilisée est “Rule of Law” de la Banque Mondiale. Elle est définie de la manière suivante “Rule of law captures perceptions of the extent to which agents have confidence in and abide by the rules of society, and in particular the quality of contract enforcement, property rights, the police, and the courts, as well as the likelihood of crime and violence.”

Economies émergentes Compétitivité & Croissance 


< Retour